Une envie curieuse de découverte, l'enfer du paradis est certainement en ce corps, que de subtilités en ces jeux érotiques, voir ne pas voir, être devinée, savamment désirée dans les méandres cérébrales de ses admirateurs. Quelles pensées animent Alcina en ces instants?
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La femme en bleu<br />
Sébastien attend.<br />
Tranquille.<br />
On est lundi, il est presque dix huit heures, la femme en bleu va passer.<br />
Évidence.<br />
Chaque lundi, à la même heure, elle traverse le parc, toujours par la même allée, toujours selon le même pas rapide, puis elle ouvre la grille et disparait au coin de la rue Jules Renard derrière le café de la poste.<br />
Chaque lundi, depuis plusieurs mois, assis sur le même banc qui lui permet de la voir ouvrir la barrière à un bout et fermer l’autre à l’opposé, Sébastien fait le guet. Il sait qu’elle ne l’a pas remarqué. On ne le remarque jamais. Certains de ses collègues ne savent toujours pas son nom depuis plus de dix ans qu’il est dans l’entreprise.<br />
Sébastien se compare souvent à une vitre que le regard traverse sans la voir. Il n’en a aucun ressentiment. C’est un fait, rien de plus.<br />
Parfois il en joue.<br />
Dans ce parc, sur ce banc, caché par l’ombre des arbres, il aime être invisible pour cette femme étrange.<br />
Elle ne passe que le lundi.<br />
Elle ne passe qu’à dix-huit heures et toujours dans le même sens. Pour s’en assurer, Sébastien est venu à d’autres heures.<br />
D’autres jours.<br />
Il a même guetté un lundi complet.<br />
Elle n’est passée qu’une fois.<br />
Et toujours en bleu.<br />
Jamais la même tenue, ça non.<br />
Une fois c’est un tailleur, la fois suivante une robe ajustée, puis vient un ensemble pantalon, certains jours un imperméable, un manteau s’il fait froid.<br />
Bleu. Toute sorte de bleus.<br />
Indigo, Ciel, Marine, Nuit, Pétrole, Roi, Majorelle, Cyan, Cobalt, jamais le même. Et les chaussures assortis, le parapluie quand il pleut, le chapeau, les lunettes s’il fait beau.<br />
Pas facile d’assortir à ce point sans se répéter. Comment fait-elle ? Qui est-elle ? Elle doit être riche pour se payer toute cette garde-robe. Peut-être quelqu’un de célèbre. Il a cherché dans divers journaux people mais non, jamais elle n’est apparue. Et pourquoi cet horaire fixe ? Ce jour ? Que de questions !<br />
Il a tenté de la suivre une fois mais le temps de dépasser le café de la poste, la rue était vide. Deux fois, il s’est installé à la terrasse.Ces deux fois, elle n’est pas passée.<br />
Sébastien rêve de cette femme, ne pense qu’à elle, ne vit plus que pour cette rencontre hebdomadaire.<br />
Sa vie était morne, elle est devenue passionnante.<br />
Aujourd’hui, il a décidé de lever une des questions qui l’intrigue.Parfaire le portrait.Porte-t-elle des dessous bleus, assortis?<br />
Pour répondre à cette interrogation, ô combien essentielle, il a mis en place une petite mécanique ingénieuse qu’il a récupérée au boulot. C’est une petite soufflerie plate, invisible sous le sable de l’allée, qu’il peut mettre en marche à volonté d’une simple télécommande. Impatient, inquiet aussi, il a la main qui tremble.<br />
Elle arrive.<br />
Une jolie robe de printemps, flottant au rythme de sa marche. Bleue turquoise. Sébastien est prêt.<br />
Un geste.<br />
Dans le souffle la robe s’envole très haut, dévoile une jolie paire de fesses rondes parées d’un string de dentelles.<br />
Bleu turquoise.<br />
Elle se fige sans rabaisser la jupe, cherche du regard, le trouve.<br />
Yeux dans les yeux. <br />
Il frémit, elle sourit.<br />
Puis reprend sa marche du même pas égal.<br />
Le tissu léger reprend sa place, elle pousse le portillon, disparait au coin du bar habituel. Sébastien est en sueur, son cœur tape à grandes vagues, il respire fort.<br />
Reviendra-t-elle maintenant ?<br />
Il en doute.<br />
Désespéré.<br />
Quel idiot d’avoir tendu ce piège infâme. <br />
Si c’était à refaire ? Mais… s’il faut être honnête, il le referait… sans une hésitation. La vision de cette frise de tissu sur la rondeur blanche lui restera pour des jours entiers, des nuits vibrantes. Cela valait le coup et tant pis s’il a perdu cette joie de la voir chaque lundi.<br />
Il songe longuement, se lève lentement, part à petits pas pour ne pas laisser perdre ce bonheur qui vibre au fond de lui.<br />
Lundi, il sera là. Quand même.<br />
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Le lundi suivant, il est là. Certain qu’elle ne viendra plus. Dix-huit heures.<br />
Un grincement au bout de l’allée, il n’ose regarder. Quand enfin, au son des pas réguliers, il lève enfin la tête, c’est pour croiser son regard.<br />
Elle sourit.<br />
Elle passe devant lui sans plus le regarder, s’éloigne, ouvre la porte du parc.<br />
Elle se retourne alors, un dernier sourire de ses yeux noirs avant de s’en aller dans un dernier envol de sa robe d’été…<br />
Rouge.